Bernard Rancillac

Born in 1931 in Paris, lives and works in Paris

45 ans de peinture – Paris, February 2008

A partir de quand un peintre devient-il lui-même ? Avant de peindre comme Bernard Rancillac, Bernard Rancillac peignait comme… dans le « comme » se trouvent toutes les virtualités du peintre naissant. « Le cœur est un chasseur solitaire » renvoie incontestablement à Chaissac, la série des Fantômas dans leur pâte profonde est à la limite de l’abstraction.  Au dos d’un de ses fantasmes de jeunesse se trouve un De Staël de la période où il était influencé par cette étoile filante du 20ème siècle. Et puis un jour, après une longue maturation, Bernard Rancillac est devenu Bernard Rancillac.  Un peintre aux contours puissants, affirmés, dont l’œuvre reflète les bouleversements techniques et politiques de son époque jusque dans des nus à la sensualité parfois agressive. Mais n’oublions pas qu’il fut un temps où la pornographie se voulait militante. C’était le temps du gaulisme où Bernard exposait « La pornographie censurée par l’érotisme » chez Daniel Templon. Violences des couleurs et des formes, des scènes juxtaposées de calmes et de guerres, Bernard Rancillac a la palette militante. La figuration sera narrative ou ne sera pas. Portraits de Ben Barka et de Che Guevara, mais aussi d’Antoine ou de Jimi Hendrix, Bernard Rancillac s’adonne à une peinture de tous les risques, dénonciatrice des crimes de la politique et de la société de consommation, de son image perfide et trompeuse. C’est l’affaire Ben Barka en 1966 qui sert de catalyseur à sa pensée plastique. Le tableau comme l’écrit porte en lui son « regard  idéologique ». Tout devient source d’inspiration, la bande dessinée, le sport, la photographie, la musique mais surtout l’actualité qui est toujours au centre de ses préoccupations. Il s’agit de pénétrer dans la vérité au-delà de l’image détourée des médias, de transcender un sens pour rebondir sur un autre, de jouer de l’image comme l’image peut se jouer de nous.

Bernard Rancillac commence par être du temps des autres, de ceux qui l’ont précédé, c’est en 1966 qu’il décide de coller à l’actualité, de ne faire qu’un, dans son œuvre, avec son temps, de s’en inspirer pour renvoyer sa propre image au monde. La fiancée de l’espace flotte dans le silence heureux du bleu tandis que des toiles d’une mélancolie acide dénoncent les abus de l’image médiatique. Une star d’Hollywood partage insouciante le lit d’un dragon épouvanté par sa liberté. Il est adepte du diptyque, du croisement de deux pensées, de deux points de vue qui s’affrontent, se confrontent, s’interrogent, nous interrogent. Orient et Occident s’opposent dans le ravissement étonné d’une curiosité mutuelle où se mêle la défiance de deux mondes qui se connaissent sans se reconnaître. Il plonge dans l’événement, des étoiles du cinéma aux dragons de la Chine, des malles ensanglantées des dictateurs aux femmes voilées de l’Islam. La Vénus de Malakoff sort de son vase telle une timide charmeuse de serpent et de modernes odalisques nous ravissent de leurs charmes, candides et effrontés, voluptueusement nôtres sur la toile alanguie. Planquez-vous, les déesses sont partout. Voilà un artiste peintre avant tout, qui n’a pas peur de s’enfermer dans les genres et les styles depuis qu’il a trouvé le sien. Châssis sur châssis, cubes et ready made, collage et peinture, sculpture et éclairage, tout lui est bon du moment où l’image s’en trouve renforcée. Un cheval de bois fixé sur une toile marque la frontière de deux horizons. Il cherche, il cherche toujours et encore de nouvelles formes, dans des formats de plus en plus majestueux, à renouveler une plastique déjà aboutie. Le monde change, l’art aussi dans ses représentations et ses modes d’expression. Au travers de toutes ses vicissitudes d’homme et d’artiste, il reste toujours fidèle à l’art, c’est-à-dire à lui-même dans la coïncidence ambiguë de l’artiste à sa création. Il fut un temps où la pornographie se voulait militante, où le nu voulait sortir des enfers où il était confiné, où le jazz était synonyme des chaînes qui tombaient, où la sensualité du meurtre se jouait du sexe, où les moments heureux ne trempaient pas leurs racines dans le sang.  Hampton chante à tue-tête et les chinois usent leurs souliers dans leur longue marche vers la liberté. La peinture de Bernard Rancillac se veut conscience du monde, d’un monde qui trop souvent s’oublie dans la douce paresse des repus. Comme il le dit si bien : « Le peintre a le temps pour lui, le temps de s’enfoncer dans la chair du temps. Cela s’appelle l’Histoire. »

Lélia Mordoch

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novembre 2014